Pedro Winter est venu goûter à la maison avec Myd.
Dans ce tout premier épisode du podcast À la Mère de Famille, Déborah et Steve reçoivent Pedro Winter et Myd pour le goûter. Entre dégustation et discussion à bâtons rompus (la bouche pleine), anecdotes croustillantes et retour sur leur collaboration et leur amitié, partagez avec nous ce moment tout en rires et en douceur. Vous apprendrez même qui de Pedro ou Myd est fan de ... rice cooker !

Merci @pedrowinter @myd !
Bonne écoute 🎧
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Pedro Winter
Lui, son truc, c'est les galettes. Pas celles que l’on déguste en janvier, plutôt celles que l’on dévore à l'année. Sa galette à lui, elle ne se mange pas, elle s'écoute, c'est le vinyle. Pedro Winter fait danser le monde depuis maintenant trois décennies. En 2003, il crée le label Ed Banger Records, spécialisé dans les musiques électroniques, et pousse des formations iconiques comme Daft Punk, Justice, Cassius ou Mr. Oizo. En 2017, il accueille Myd, nouveau fer de lance du son à la française, dans sa bande. Seul ou accompagné, l'artiste-manager-patron de label continue d'arpenter les scènes de la planète. Et n'oublie jamais de prendre un petit goûter.
Myd
Myd, c'est la pépite de l'électro française qui rayonne dans le monde entier. Pas seulement parce qu'il ne porte que du jaune. Surtout parce qu'il propose une musique solaire. En 2017, il intègre l'écurie Ed Banger. Son deuxième album, MYDNIGHT, est sorti le 29 août et nous permet de faire un peu durer l'été.
Retranscription
Déborah Pham — On est réunis aujourd’hui pour enregistrer ce premier épisode de L’Heure du Goûter, au-dessus de la boutique À la Mère de Famille, rue du Faubourg-Montmartre. Bonjour Steve!
Steve Dolfi — Bonjour Déborah!
Déborah Pham — Est-ce que tu peux nous dire qui sont nos invités aujourd’hui?
Steve Dolfi Dolfi — Aujourd’hui, on a la chance de recevoir Pedro Winter, créateur du label Ed Banger, et Myd, l’un de ses derniers poulains. On est ravis de vous recevoir aujourd’hui, merci d’être venus.
Pedro Winter — Déjà, merci de nous recevoir. On célèbre aussi — c’est ce que j’annonçais à Quentin — le fait qu’il fasse partie de cette sublime liste des nommés chevaliers des Arts et des Lettres par la ministre de la Culture, à la suite de son implication dans la cérémonie de clôture des Jeux olympiques. Ils ont célébré tous les artistes qui y ont participé. La liste est assez sexy, pour tout vous dire : il y a Air, Phoenix, Lucky Love… Philippe Katerine, tout le monde. C’est génial. Donc vous avez un chevalier à votre table !
Déborah Pham — On a vraiment mis les petits plats dans les grands! C’est comme ça qu’on dit, c’est ça l’expression ?
Pedro Winter — Tu peux dire le panier… On peut trouver les petits plats dans les paniers.
Myd — Non, il y a un peu de tout, franchement…
Déborah Pham — On est en train de vivre une scène un peu comme dans Pinocchio, quand ils attendent de pouvoir manger. Ça fait quinze minutes qu’on regarde tout ce qui a été déballé. Et là, il y a un top chrono. Donc on peut donner le départ : L’Heure du Goûter démarre !
Pedro Winter — Steve et Déborah, félicitations pour votre audace. Qui a l’idée de faire un podcast avec la bouche pleine ? Parce que, pour que les gens comprennent bien le concept, on va quand même déguster du chocolat. Donc il va y avoir un échange, mais on aura la bouche pleine.
Steve Dolfi — On salue tous nos amis misophones qui vont détester ces bruits de bouche, mais on est chauds.
Myd — Des fétichistes seront contents, des misophones seront mécontents… On ne peut pas faire plaisir à tout le monde.
Déborah Pham — On ne peut pas plaire à tout le monde. D’autant plus que Myd, apparemment, s’affame depuis hier soir puisqu’il a jeûné… Ah vraiment, t’as rien bouffé ce matin ?
Myd — Non. Je sais pas, j’étais pas dans un mood… Et je me suis dit : franchement, c’est l’occasion.
Pedro Winter — Moi, j’ai foiré mon petit-déj’, donc je suis ravi d’être là.
Déborah Pham — T’as foiré ton petit-déj’ avec un açaï bowl un peu…
Pedro Winter — Complètement raté ! D’une part, je n’ai pas suivi la recette et, d’autre part, je n’avais pas les ingrédients. Autant vous dire que j’étais mal parti. Donc je suis ravi d’être ici, À la Mère de Famille, et de pouvoir enfin déguster. Bon, je connais déjà pas mal de ces petites gourmandises qui sont sur la table…
Déborah Pham — Oui, il y a quelques histoires communes entre À la Mère de Famille, Pedro et Ed Banger.
Steve Dolfi — C’est une histoire d’amour depuis longtemps avec Pedro.
Déborah Pham — C’est vrai. On peut mettre un numéro sur cette histoire d’amour ? Ou vous voulez qu’on passe peut-être à l’entrée ?
Pedro Winter — Comme vous voulez. Non, on peut parler d’amour d’abord… Attends, on peut très bien parler d’amour et manger en même temps ! D’ailleurs, je vais pas hésiter à me jeter sur un Palet Montmartre. On les appelle comme ça, ceux-là ?
Steve Dolfi — Ce sont des Palets Montmartre. Des pavés très fins, avec du praliné dedans.
Pedro Winter — Et qui ressemblent à des disques, pour la petite anecdote. Est-ce que je me suis jeté sur cette boîte à disques de façon complètement spontanée ? Oui, je l’avoue. Mais c’est surtout ce côté amande-nougatine qui m’a…
Myd — Moi, je vais partir sur…
Déborah Pham — Oh là là, Louloutre ! Ah ouais… Une loutre !
Myd — Petit à petit… Mais nous aussi, on a le droit ou… ?
Déborah Pham — Ben vas-y ! Je vais meubler, Steve, j’ai bien compris.
Pedro Winter — Moi, je suis père de famille et la boîte de Louloutres ne tient pas très longtemps dans la cuisine.
Déborah Pham — Ouais, j’imagine. Si j’ai bien compris, toi, tu cuisines un peu…
Pedro Winter — Alors non, tu n’as absolument rien compris, Déborah Pham, pardon ! Ou tu as mal compris. Justement, j’essaye de cuisiner. Je suis le plus mauvais cuisinier de la Terre. J’arrive même pas à faire un açaï bowl ! Laisse-moi te dire qu’un cassoulet ou une brandade, je vais pas aller loin.
Déborah Pham — T’es quand même allé chercher quelque chose de périlleux : l’açaï bowl, en freestyle en plus, sans filet.
Pedro Winter — J’ai vu ça à la télé, je me suis acheté un nouveau mixeur, je me suis pris pour un Californien et j’ai été bien déçu. La vie m’a rattrapé et je suis là, rue du Faubourg-Montmartre. Je vais rester ici parce que je ne suis pas américain, je ne suis pas californien, donc je vais arrêter les açaï bowls.
Steve Dolfi — En tout cas, ce que je connais de Pedro, c’est une énorme gourmandise depuis toujours. Tu ne prépares peut-être pas tes plats, mais tu sais les manger.
Pedro Winter — J’aime la vie ! Comment mieux résumer ça ? Bouffer, danser, voir ses amis… La nourriture, pour moi, ce n’est pas un plaisir solitaire. C’est un plaisir qui se partage. Et c’est vrai que le sucre, le chocolat… Tu sais, il y a cette question : « Tu es plutôt salé ou plutôt sucré ? » Moi, je suis full sucre. Il n’y a pas photo. Pardon, je suis en train de m’étouffer parce que j’ai tenté un double Palet Montmartre. On ne sait pas si on va arriver jusqu’au bout.
Déborah Pham — On n’avait pas pensé à ça ! Et toi Myd, t’es plutôt comment ?
Myd — Moi, je vais peut-être vous décevoir, mais je suis plutôt salé. Il faut savoir qu’avec la vie qu’on a dans la musique, c’est la semaine en studio, assis sur une chaise, puis le week-end dans des avions et deux heures devant un public par jour. Donc c’est une vie assez unhealthy. J’essaye d’avoir le moins de sucre possible autour de moi, d’autant que j’adore ça. J’adore le salé, mais j’adore le sucré aussi.
J’essaye justement de ne pas en avoir autour de moi parce que, forcément, quand tu rentres de soirée ou de tournée, quand tu es dans un état de fatigue lié au taf, tu as envie d’un petit plaisir coupable. Donc je me suis mis en tête que le salé devait être une sorte de discipline. Mais quand j’ai ça devant moi — et vous allez le voir au fur et à mesure du podcast — en fait, j’adore. Et je ne m’arrête pas.
Déborah Pham — Steve, est-ce que t’as dû le forcer pour qu’il remplisse son panier ?
Steve Dolfi — Écoute, je leur ai un peu forcé la main.
Pedro Winter — Il faut reconnaître qu’on est deux gourmands lâchés dans une chocolaterie. D’une part, on est des gens bien élevés, donc il y a cette distance, cette retenue qui nous empêche de prendre des millions de trucs. Mais effectivement, Steve nous a guidés sur les classiques de la maison, puis sur des choses un peu plus cocasses. Myd, par exemple, qu’est-ce que tu as demandé, toi ?
Déborah Pham — C’est bien de lui demander au moment où il vient de mettre un truc dans sa bouche ! Il y a beaucoup de solidarité entre nous. On voit vraiment le rythme de chacun : « OK, il met un truc dans sa bouche… Myd, c’est à toi ! »
Pedro Winter — J’allais bouffer pour me débarrasser de la réponse. Tiens Myd, toi, raconte !
Myd — C’est marrant parce que… Voilà, je m’étouffe avec des petites noisettes. C’est des noisettes ?
Déborah Pham — Ce sont des amandes grillées, torréfiées, avec un praliné. Et ça, ça s’appelle comment ?
Steve Dolfi — Les Chocobats.
Déborah Pham — Ah là là, le Chocobat…
Myd — Le Chocobat, c’est le poisson pané version sucrée : facile à manger, délicieux.
Pedro Winter — J’en ai chez moi, j’adore.
Steve Dolfi — Ça devrait calmer ton açaï.
Pedro Winter — Ça me fait déjà du bien, là.
Myd — C’est marrant parce que, si je cherche les photos de Pedro dans mon téléphone, j’en ai beaucoup de lui en train de manger. Forcément, quand on est en tournée ou quand on se voit à Paris, soit on est là pour bosser et on va manger quelque part pour en parler, soit on est en tournée et on découvre des pays, des restaurants, on se passe des plans. En fait, l’un des meilleurs plans que tu puisses récupérer d’un DJ, ce sont les plans de restos.
Pedro Winter — Et pour rebondir là-dessus : moi, je signe tous mes artistes autour d’un repas. Justice, tout le monde connaît l’histoire de la fameuse raclette. Je les ai rencontrés lors d’une raclette ! Je me suis incrusté dans un dîner parce que j’adore la raclette, et c’est là que j’ai rencontré Xavier et Gaspard de Justice. Nous, on avait mangé une saucisse-purée…
Myd — Non ! C’était beaucoup moins sexy que ça. On a mangé un wrap végétarien.
Avec Pedro, je vais vous raconter l’histoire rapidement. Je suis à un moment de ma vie où je viens de passer un an à faire de la musique tout seul pour la première fois. Avant, j’avais eu des groupes. Là, je suis perdu : je n’ai plus de label, plus de groupe. Je fais un an de musique et je me dis : franchement, mon label idéal, pour ce côté familial que je voulais retrouver dans la musique, c’est Ed Banger.
Je pense que c’est le label qui peut comprendre ce que je fais, que Pedro peut comprendre ma musique, qui est un mélange de pop californienne et de musique électronique. Et puis ce côté familial m’attirait. Et on s’entendait déjà assez bien.
Pedro Winter — On avait fait une date ensemble à Manille. Souviens-toi. Tu t’en souviens ou pas ?
Myd — Ouais, on avait mangé beaucoup de mangue séchée…
Déborah Pham — C’est toujours des plans healthy entre vous ?
Steve Dolfi — Non, mais ce sont surtout des souvenirs ponctués par la bouffe.
Myd — Ah mais bien sûr ! En tournée, c’est un peu ta racine. Quand tu te sens mal, tu vas vers un truc qui te rassure. Tu peux boire une boisson qui te rassure…
Bref, je vais voir Pedro et je lui fais écouter The Sun, entre autres, et deux autres morceaux.
Pedro Winter — The Sun.
Myd — Je lui fais écouter The Sun. C’était la première chose : j’ai même pas dit bonjour, j’ai joué The Sun. Et Pedro m’a sorti une phrase légendaire : « Ah bon, mais du coup, tu penses à quel label pour sortir ça ? » C’est un peu comme si tu allais à un date avec quelqu’un et qu’elle te disait : « Ah, mais j’ai peut-être une pote à te présenter. »
Sachant qu’il ne m’a pas non plus présenté de pote…
Et puis il a dit : « Du coup, on va manger ? » On a monté les marches de Montmartre jusqu’à un restaurant qui s’appelait Soul Kitchen.
Pedro Winter — Ah purée, mais tu es trop bon ! Ça n’existe plus ? Ça aussi, c’était une affaire familiale : une mère avec ses filles. C’était super bon.
Steve Dolfi — Nous, on espère qu’on va exister encore un petit peu…
Déborah Pham — Là, j’ai l’impression qu’on est en train de vous compromettre. Wrap végétarien, mangue séchée… Heureusement que là, il y a la dose de sucre.
Myd — C’est vrai que, malgré nous, il y a un petit côté athlète dans la vie de DJ, parce qu’une grande partie de ta vie n’est pas très healthy.
Bref, une semaine plus tard, Pedro m’a rappelé et m’a dit : « Commençons l’aventure. Du moins, essayons de commencer. » C’était en 2017.
Déborah Pham — Belle histoire. Et déjà, tu voyais Ed Banger comme une famille. C’est comme ça que tu vois les artistes, Pedro ?
Pedro Winter — Ce n’est pas forcément quelque chose qu’on recherche, mais c’est quelque chose qui s’est fait de façon assez naturelle. Peut-être que le fait que je sois un tout petit peu plus âgé que tous fait que je suis un peu le grand frère de cette joyeuse bande.
Et puis il y a quelque chose d’assez inclusif. On revient à ce qu’on est en train de vivre ensemble : on est de vrais kiffeurs. On ne se prend pas la tête à trop intellectualiser les choses. Je ne dis pas qu’on est des abrutis et qu’on ne pense à rien, mais on est plutôt des hédonistes. C’est le plaisir qui nous motive et c’est ça qu’on a envie de partager.
Quand Myd a frappé à la porte, je pense qu’il a tout de suite vu qu’il était le bienvenu. À ce moment-là, Justice jouait à Bercy, en 2017. J’ai dit à Xavier et Gaspard : « Tiens, Myd vient de rejoindre la famille, ce serait cool de l’avoir en première partie. »
Déborah Pham — Tu dis « la famille »…
Pedro Winter — Oui. Et il arrive comme ça au milieu de nous tous, de Breakbot, Irfane, des gens qui se connaissent depuis dix ou quinze ans. Moi, je suis un peu le liant de tout le monde et, très vite, je me rends compte qu’il n’a pas besoin de moi. Il part en tournée avec Breakbot et Irfane, il s’entend très bien avec Gaspard, avec So Me… Ça s’est fait de façon très spontanée, très naturelle.
Déborah Pham — Une colonie de vacances, un peu ?
Myd — Ouais, une colonie de vacances. Mais c’est aussi quelque chose qui m’a confirmé un truc dans la vie.
On a souvent ce fantasme que, plus tu grandis, plus tu vieillis, plus ta notoriété augmente — peu importe ton domaine — plus tu vas avoir de gens autour de toi. Pour un artiste, par exemple, tu fantasmes la maison de disques : un bureau dans lequel tu rentres, un mec avec un cigare, des disques d’or au mur…
Et finalement, chez la plupart des artistes qui sont bien dans leur écosystème, tu te rends compte que c’est l’inverse : tu finis par réduire le nombre de personnes autour de toi pour garder celles qui t’inspirent, celles que tu connais bien et celles avec qui tu partages des valeurs.
Nous, par exemple, on a des valeurs communes. Le kiff en est une : mettre le plaisir avant d’autres choses qui pourraient être…
Déborah Pham — L’argent ?
Myd — Ouais. Le succès…
Pedro Winter — Je m’en fous d’être numéro un. Ce qui m’intéresse, c’est de kiffer.
Le label a plus de vingt ans maintenant et, personnellement, ça fait trente ans que je suis dans la vie professionnelle. Je faisais mes soirées en 1995, juste en face de cette boutique, au Palace.
Déborah Pham — Steve, tu connaissais un petit peu ?
Steve Dolfi — Le Palace, oui. J’ai vécu les dernières années du Palace. C’est rigolo : la rue du Faubourg-Montmartre, finalement, ça a toujours été comme ça.
Pedro Winter — On l’a arpentée ! Déjà en tant que clubbeurs, avec le Palace, le Privilège, le petit club en dessous, tout ce quartier-là. Moi, je faisais mes soirées à l’époque où David et Cathy Guetta avaient repris le Palace, dans les années 90.
Déborah Pham — Myd est en train de refiler des Louloutres à la prod pendant que tu parles, j’adore !
Pedro Winter — Il partage, c’est sympa.
Déborah Pham — Il est génial !
Pedro Winter — Ce quartier, dans mon adolescence, était devenu un quartier de nuit, mais moi je l’ai d’abord connu de jour puisque ma mère travaillait rue Bergère et que j’habitais en bas de la rue des Martyrs, dans le 9e.
J’ai un souvenir très précis d’ici, de chocolat et de guimauve, quand j’allais voir ma mère travailler. J’allais en face, au Fou Rire, chercher des déguisements, des gadgets, des conneries : la fausse crotte, les pétards, le coussin péteur…
C’est donc une rue que j’ai arpentée le jour et la nuit. Et c’est marrant : quand Myd est arrivé ici tout à l’heure — sans révéler ton adresse, même si tout le monde la connaît puisque tu es passé à la télévision — il disait que la boutique était un peu la transition entre Montmartre et Paris, le cœur de Paris.
Myd — C’est vrai que c’est un peu la rue du kiff : tu peux te déguiser, manger des chocolats et après aller au club.
Steve Dolfi — Ce que je trouve fascinant — et c’est pour ça que j’ai pensé à toi directement quand on a parlé de transmission — c’est qu’avec Ed Banger, tu as vraiment l’impression que c’est une famille.
C’est déjà l’impression que tu as quand tu ne connais pas les gens, mais quand tu les connais, tu te rends compte qu’il y a réellement cette notion familiale dans le label que tu as créé. Et je trouve qu’en plus, le principe même du label, c’est vraiment la définition de la transmission. Quand Myd te présente son morceau, toi, tu es le relais qui va l’offrir au reste du monde. Je trouve ça fantastique.
Pedro Winter — C’est ça. D’ailleurs, dans « transmission », j’adore l’idée de transmission d’ondes, la radio. Le principe est là : être une espèce de haut-parleur pour des artistes et pour une culture musicale française, plutôt électronique, depuis toutes ces années.
C’est ça qui me motive, qui m’intéresse et qui m’excite. Et c’est aussi ce qui fait qu’on est toujours présents après toutes ces années, dans un milieu où les cycles et les modes vont très vite.
Quand Myd est arrivé chez Ed Banger, ça nous a aussi permis de nous projeter dans le futur, de ne pas rester dans une certaine forme de confort, de nous renouveler, de nous challenger. Et ça, ça m’excite toujours autant après toutes ces années.
Déborah Pham — Qui t’a transmis cet amour de la musique ?
Pedro Winter — Inconsciemment, je pense que c’est mon grand frère. Il a quatre ans de plus que moi et, pour tous les gens qui ont des grands frères ou des grandes sœurs, c’est une expérience particulière. C’était un modèle : tu as envie d’écouter la même musique, de franchir les étapes un peu plus rapidement.
Il me faisait écouter Pink Floyd et Led Zeppelin alors que j’aurais peut-être dû écouter davantage la musique du moment. Même si, à l’époque, j’écoutais quand même Run-DMC et la musique actuelle. Mais tu as envie de suivre ton grand frère.
Et la chance que j’ai eue, c’est qu’il avait les oreilles grandes ouvertes. Un jour, il était New Wave, donc il m’emmenait écouter The Cure, et le lendemain il était dans autre chose…
Steve Dolfi — Ce qui est fou, c’est que c’était quand même une culture assez rock, et tu es ensuite passé à la musique électronique.
Pedro Winter — Je suis passé à la musique électronique, mais ce n’était pas vraiment un choix. C’était plutôt le fait d’avoir été à un endroit à un instant T.
À partir du moment où j’ai commencé à pouvoir faire mes propres choix, ce courant musical est arrivé et on se l’est pris en pleine face. La musique électronique, je l’ai découverte au début des années 90. C’était encore une musique en marge, une musique alternative qu’il fallait aller fouiller, défricher pour pouvoir l’écouter et la voir.
Mais on était nombreux, c’était un mouvement. Après, moi, je me suis professionnalisé et c’est là que j’ai rencontré Daft Punk et compagnie. Mais avant ça, j’étais juste un ado de quinze ans…
Toi, tu t’es pris la musique électronique quand ?
Myd — On a un écart d’âge, mais c’est vrai que le temps écrase les perspectives. Maintenant, la musique électronique fait partie de la vie de tous les jours : elle passe à la radio, la plupart des productions pop sont électroniques…
Mais même moi, quand j’ai commencé à la découvrir vers quinze ou seize ans, ce n’était pas la musique cool au lycée.
Pedro Winter — Moi, c’était exactement ça. C’était carrément la musique pas cool.
Myd — À mon époque, ce qui était cool, c’était le skate, le rock, le punk-rock. Et en face, tu avais un peu les fans d’informatique et les débuts d’Internet. C’était une musique de geeks.
D’ailleurs, un point commun entre beaucoup de musiciens électroniques, c’est qu’ils étaient d’énormes geeks avant tout.
Déborah Pham — Des techniciens, un peu ?
Myd — Évidemment, parce que ton outil est forcément lié à la technologie. Il faut lire des modes d’emploi, comprendre des choses. Après, les logiciels sont devenus de plus en plus simples — ou du moins plus accessibles — mais il y a quand même ce truc de geek.
Déborah Pham — Et le fait que tout ça se simplifie et se démocratise, ça n’enlève pas un peu d’artisanat, d’une certaine manière ?
Myd — Non, parce qu’on pense toujours qu’une technologie va enlever l’artisanat ou remplacer quelque chose, alors qu’en fait, c’est juste un outil en plus. Qu’on raconte une histoire en l’écrivant avec un stylo ou en la tapant à l’ordinateur, ce qui est important, c’est l’histoire.
Pedro Winter — Excusez-moi, mais depuis tout à l’heure, il y a Henri le Poisson qui me fait de l’œil. Je vais tenter un truc…
Déborah Pham — Délicat…
Pedro Winter — Il est tellement chic. Je me suis dit… Eh ben tu vois, pas si chic que ça. Regardez !
Déborah Pham — Ah ouais ! Mais toi qui adores le chocolat blanc, là, t’es bien.
Myd — Là, je suis servi. Il y a un truc assez excellent, si vous n’avez pas l’image : le poisson est brillant comme un poisson qu’on vient de pêcher. C’est un poisson en chocolat, évidemment. Et à l’intérieur, il y a un peu ces petites entrailles, comme quand on vide un poisson, sauf qu’elles sont pleines de… Oh là là, un hippocampe !
Pedro Winter — Oh là là, les petits hippocampes !
Déborah Pham — Très mignon. Myd, c’est quoi ton péché mignon ?
Myd — Il n’y a pas vraiment quelque chose dont je ne pourrais pas me passer en termes de bouffe. Je peux avoir des moments où, comme je vous le disais en venant, je peux carrément oublier de manger.
Steve Dolfi — Ça, ça me sidère.
Myd — Je peux adorer un restaurant génial et, quand je vais au restaurant, j’aime que ce soit vraiment délicieux. Mais il y a aussi des moments où je peux être assez ascète. Par exemple, j’adore le riz. Ça pourrait être mon péché mignon.
J’adore le riz au rice cooker et j’ai un rice cooker de grande qualité.
Steve Dolfi — Attends, je veux la référence, ça m’intéresse.
Myd — Zojirushi. C’est une marque japonaise que DJ Falcon m’a conseillée et ça fait le meilleur riz que vous ayez jamais mangé. Ça fait vraiment la différence.
Déborah Pham — Donc tu cuisines ! T’es quand même pointu !
Pedro Winter — Attends Déborah Pham, il vient de dire : « Je fais du riz au rice cooker » et tu lui dis qu’il cuisine. Moi, je te dis que je foire mon açaï bowl et tu me demandes si je suis un grand cuisinier ?
Déborah Pham — Oui, parce que c’est technique, la marque de rice cooker…
Myd — Quand je parle de « kiffeur », c’est ça. Le plaisir va être dans le fait de mettre les curseurs au maximum sur les trucs qu’on aime.
On veut du chocolat ? Eh bien, on va venir dans la meilleure boutique de chocolat. Moi, j’adore le riz ? Je veux le meilleur rice cooker pour avoir le meilleur riz.
C’est un peu le truc de DJ Falcon aussi : lui, il a décidé de mettre sa vie au service du kiff.
Pedro Winter — Ouais, c’est vrai que c’est ça.
Myd — Pedro, s’il installe un système son dans son bureau, ça va être le meilleur système son. On part dans des choses très techniques, très précises.
Steve Dolfi — Le principe d’un système son, c’est qu’il ne peut pas être excellent pour tout le monde : c’est quelque chose qui te convient à toi. Mais cette quête d’aller chercher le meilleur chocolat, le meilleur pressage… C’est quelque chose qu’on t’a transmis ou quelque chose que tu as développé ?
Pedro Winter — Mes parents m’ont transmis cette envie. Mes parents se sont séparés, donc j’avais des souvenirs différents chez mon père et chez ma mère.
Mon père savait faire la fête, il y avait toujours du monde. Et ma mère, son métier, c’était la fête : elle était chargée des relations publiques de RTL. Son job, c’était d’organiser des réceptions après des concerts, au Salon du Livre ou lors de manifestations culturelles dont RTL était partenaire.
Moi, j’étais petit et j’ai absorbé tout ça. J’étais à l’ouverture de Bercy avec Julien Clerc, j’ai vu Johnny Hallyday vingt-sept fois en concert, Michael Jackson au Parc des Princes… Mais à l’époque, je n’étais qu’un enfant de dix ans qui suivait sa mère.
Steve Dolfi — Tu fais pareil avec tes enfants ou pas ?
Pedro Winter — Elles sont encore un peu petites, mais ça commence. Je leur transmets des choses, mais de la même façon que mes parents l’ont fait avec moi : sans que ce soit dogmatique. C’est un partage ultra spontané et naturel. Après, à chacun de traduire et de garder ce qu’il veut.
J’ai mis très longtemps à comprendre que c’était finalement tout ce que mes parents m’avaient transmis qui avait fait naître chez moi cette envie d’être derrière le décor, derrière les artistes.
Au début, je voulais être avocat. Je me souviens que je voulais même être avocat d’artistes, alors que je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire !
Mais j’ai assez vite tissé les liens entre ce que mes parents m’avaient transmis et mon envie d’être aux côtés des artistes, derrière la scène, de créer le spectacle ou en tout cas de proposer des choses. Ça, c’est vraiment quelque chose qu’ils m’ont transmis.
Myd — Moi, je ne pense pas que ce soit venu de mes parents.
Pedro Winter — Ton père n’était pas musicien ?
Myd — Si, si. Le goût de la musique, oui. Mais si on parle de ce truc du kiff, de pousser les curseurs… Je pense que je l’ai découvert assez tard.
J’ai commencé à avoir des goûts très spécifiques en découvrant la musique électronique, notamment via Internet. À l’époque, le seul moyen d’en avoir davantage, c’était de tomber sur des gens très spécialisés dans leur domaine, qui connaissaient très bien un style de musique ou un artiste.
Ça se reflétait dans la manière de diguer de la musique sur Internet. Il n’y avait pas encore de playlist générée par un ordinateur, destinée spécifiquement à toi. Aujourd’hui, tu découvres beaucoup de musique parce qu’on te donne de la musique que tu es censé aimer.
Steve Dolfi — Ce qui est assez catastrophique, je trouve.
Myd — Ce n’est que le début ! Et c’est intéressant par rapport au thème de la transmission.
À l’époque, j’avais deux manières de découvrir de la musique. Un pote me faisait écouter un album, je l’aimais, puis j’allais sur Internet. Il y avait les logiciels de peer-to-peer qui te permettaient, en quelque sorte, d’aller voir la discographie de quelqu’un d’autre sur son disque dur.
Steve Dolfi — On se souvient…
Myd — Et c’était passionnant parce que tu découvrais la discographie de quelqu’un qui l’avait classée d’une certaine manière, qui avait mis certains morceaux en avant et décidé de ne pas mettre certains albums. Tu découvrais la musique à travers ses goûts très spécifiques.
Et quand j’ai commencé à vouloir devenir DJ, j’allais dans un magasin de disques. J’avais quinze ans, je pense, et j’achetais un disque par semaine. Je le mixais avec celui que j’avais acheté la semaine précédente.
Quand tu as quinze ans et que tu veux acheter un disque, tu vas voir le vendeur et tu lui dis : « Moi, j’ai découvert Fatboy Slim ou Chemical Brothers. » Et lui te répond : « Ah oui, ça, ça s’appelle tel style de musique. Dans ce style, il y a ce nouveau truc qui vient de sortir… »
Et il te fait écouter des choses.
Vraie anecdote : j’achète le disque de Justice.
Pedro Winter — Le premier album ?
Myd — Non, Never Be Alone.
Pedro Winter — Ah ouais, OK.
Myd — Le premier single de Justice, sans savoir ce que c’est.
Pedro Winter — Tu l’achètes pour quoi ? Pour la pochette ?
Myd — Non, en l’écoutant. Le vendeur me le fait écouter et je trouve ça fou. Et surtout, à l’époque, je prenais des trucs faciles à enchaîner parce que j’étais vraiment très mauvais DJ. J’étais débutant de fou.
Le début de Never Be Alone, c’était juste « tin tin tin tin… » et je me disais : « Ah ouais, trop bien, il est génial ! »
Déborah Pham — Myd, c’est quoi le meilleur conseil que Pedro t’ait donné ?
Myd — Il y en a deux. Mais le vrai conseil stratégique que je garde, et que j’ai moi-même transmis à d’autres depuis, c’est que les succès restent et que le reste, on l’oublie.
C’est très important dans les choix qu’on fait, parce qu’il ne faut pas avoir peur de faire des choses. De toute façon, ce qui n’a pas marché, quelques mois plus tard, on l’a oublié.
Déborah Pham — La peur de l’échec ?
Myd — Pas exactement. C’est plutôt se demander : « Est-ce que je fais ça, même si ça risque de flopper ? » Aujourd’hui, j’ai l’impression que le temps d’attention baisse encore plus, et pour ça, c’est presque une bonne chose : ce qui n’a pas été un succès se tasse et disparaît.
Steve Dolfi — Ça permet d’avoir moins de pression quand tu fais un nouvel album alors que celui d’avant a été un énorme succès.
Myd — Oui. Et surtout pour des side projects un peu bizarres. Tu peux commencer à te demander : « Est-ce que ça correspond vraiment à… ? » et te prendre la tête.
Pedro, lui, va être le premier à me dire : « Non mais c’est simple : est-ce que tu as envie de le faire, oui ou non ? Si oui, vas-y, fais-le. Et au pire, ça floppe et puis on s’en fout. »
Steve Dolfi — Est-ce qu’on se souvient que Quincy Jones a fait un morceau pour Zaz, par exemple ?
Pedro Winter — Oh putain, les dossiers ! C’est vrai, cette histoire ? Attends, il l’a vraiment fait ou pas ? En tout cas, effectivement, il s’est penché sur son dossier, ce qui était assez irréel.
Myd — Et donc ça, c’était un super conseil.
Pedro Winter — Attends, non, il y a un autre truc que je t’ai soufflé.
Myd — C’est vrai. Quand je suis allé le voir avec The Sun, ça ne s’appelait pas The Sun. Mais les paroles disaient déjà « The Sun ».
Moi, je sortais justement d’une période en groupe où on se prenait la tête sur les noms des morceaux : « Ouais, mais il faut pas que ce soit trop évident… » Et Pedro m’a dit : « Bah non, ton morceau, il faut qu’il s’appelle The Sun. »
Déborah Pham — Il s’appelait comment ?
Pedro Winter — Je ne sais pas. Certainement un nom de merde.
Myd — En fait, il n’avait pas de nom. La démo s’appelait Manchester.
Pedro Winter — Super !
Déborah Pham — C’est vrai qu’il fait beau là-bas !
Pedro Winter — Alors qu’aujourd’hui, The Sun, pour de vrai, d’une part le morceau est fabuleux et génial, mais c’est aussi l’un des plus gros succès du label en termes de streams. Je ne sais plus, on est disque de platine…
Myd — C’est le meilleur morceau du label, on peut le dire !
Pedro Winter — Il y a des morceaux comme ça. Aujourd’hui, il est au même niveau que Baby I’m Yours, D.A.N.C.E. ou I Love You So, qui sont devenus des morceaux connus du label.
Quand j’ai entendu The Sun, je suis tombé amoureux du morceau tout de suite. Mais je n’ai jamais eu la prétention d’écouter quelque chose et de dire : « Ça, ça va être un tube. » Et aujourd’hui, The Sun est vraiment devenu un petit tube.
Myd — C’est assez marrant : on ne se dit jamais « c’est un tube ». On n’a jamais ces discussions-là avec Pedro. On se demande : « Est-ce qu’on trouve ça cool ? Est-ce que ça nous plaît ? Est-ce que ça nous touche ? Est-ce qu’on trouve ça bien ? »
Déborah Pham — Mais quand tu l’entends pour la première fois, tu n’as pas une fulgurance du genre : « OK, ça va péter » ?
Myd — Non, non.
Pedro Winter — Non.
Myd — C’est là où je suis très mauvais ! On avait choisi un autre titre, on avait clippé un autre titre. Il y a même une sorte d’effet Mandela : les gens pensent que le clip sur le bateau est celui de The Sun, mais ce n’était pas le clip de The Sun. C’était celui de All Inclusive, l’autre morceau qu’on pensait plus fort.
Mais c’est comme ça, et c’est trop bien.
Toutes ces petites choses — et il y en a des centaines d’autres — nous ramènent aussi au plaisir. Est-ce que ce que tu fais te fait ressentir quelque chose ? Est-ce que tu trouves ça bien ? Sans forcément entrer dans un schéma ou une stratégie trop compliquée.
Ça ne veut pas dire qu’on fait tout n’importe comment. C’est plutôt qu’à un moment, on ne sait pas exactement ce qu’on fait, mais on sait qu’on le fait bien. Et c’est important.
Steve Dolfi — Parce qu’au même titre qu’un chocolatier, j’ai envie de te dire : tu vends de l’émotion. À un moment, si l’émotion est réelle, c’est ça le sujet, je pense.
Myd — Bien sûr. Il y a mille raisons de ne pas faire les choses. Tu peux te dire : « Un poisson, il est trop réaliste, les gens vont regarder le poisson et ils ne vont pas se dire qu’ils veulent manger du chocolat. » Ou alors tu le regardes et tu te dis : « Mais ça tue ! » Et c’est terminé.
C’est souvent comme ça quand je parle avec Pedro. Je viens lui proposer une idée et je lui dis : « Pedro, j’ai une idée, je pense que ça tue. » Et ça peut être : « Viens, on va faire un clip sur une croisière », « On va faire un livre de photos à Dubaï », « On fait une soirée je ne sais où… »
Déborah Pham — Pedro est un peu yes man comme ça quand tu lui proposes des plans fous ?
Myd — Non, parce qu’il prend le temps de réfléchir. Et pour moi, c’est hyper important d’avoir son aval et son filtre.
Pedro Winter — Moi, je suis un enthousiaste. Et la chance de travailler avec des artistes comme Justice ou Myd, c’est qu’ils apportent énormément de propositions.
Après, à nous de faire le tri, de faire en sorte que ce soit possible et de les mettre en contact avec les bonnes personnes.
Sur un projet comme Myd, on s’éclate vraiment. Il y a une envie de toucher du monde, mais avec une méthode qui est aux antipodes de ce qu’est la pop aujourd’hui, où tout est calculé, maîtrisé. Là, on s’amuse, on se fait plaisir, on est exigeants et on essaye des choses.
Pour annoncer qu’il était en train de faire un nouveau disque, Myd s’est enfermé une semaine dans son studio, en live sur Twitch. C’est lui qui est arrivé avec cette idée. Moi, c’est un domaine qui m’est un peu étranger. Mais on l’a suivi et on l’a aidé à mettre ça en place parce qu’il y avait quand même pas mal de boulot d’organisation et de technique.
Et le résultat est trop bien. Ça sert le projet Myd et, en même temps, les fans du label trouvent ça très cohérent. Alors que, tout seul, je n’aurais jamais eu cette idée.
C’est dans ce sens-là qu’on s’apporte des choses. On parlait de transmission : ce qui est génial, c’est que c’est un aller-retour.
Déborah Pham — C’est quoi le fil conducteur ? Comment est-ce qu’on décrirait un artiste Ed Banger ? Quel serait le fil rouge ?
Pedro Winter — C’est une bonne question. C’est là où mes lacunes éditoriales apparaissent : j’aimerais trouver un autre mot que « kiff » ! Le plaisir… « Hédoniste », j’aime bien parce que c’est un joli mot et que ça traduit assez bien l’esprit général.
Moi, je suis le porte-parole et je suis un tout petit peu plus expressif que Xavier ou Gaspard, par exemple. Si tu parles à Xavier et Gaspard de Justice, tu ne vas pas forcément te dire : « Ah ouais, ce sont les plus grands kiffeurs », parce qu’ils sont plutôt réservés. Mais pourtant, ce sont vraiment des kiffeurs.
Steve Dolfi — Dans mon souvenir, Gaspard est un gourmand aussi.
Pedro Winter — Oui, bien sûr ! Ils ne sont simplement pas les plus expressifs en interview.
Mais ce qui nous lie tous, je pense, c’est qu’on fait tout ça pour notre plaisir. D’une façon très égoïste, d’ailleurs : le plaisir personnel de faire des choses. Et en même temps, avec le recul, j’ai l’impression que c’est la méthode la plus franche et la plus transparente pour ensuite toucher les gens.
Comme tu le disais, il y a une part d’émotion. Avec la musique, nous sommes très axés sur la danse, mais je pense qu’avec Ed Banger et les artistes du label, on a fait une musique qui dépasse justement la danse.
Je croise des gens dans la rue qui me disent : « Tu as bercé mon adolescence, tu m’as accompagné. Maintenant je suis maman, maintenant je suis papa. » Il y a un vrai lien affectif. C’est là qu’on touche à l’émotion.
Donc, pour faire une réponse un peu moins longue : ce qui nous lie tous, je pense que c’est cette réelle envie de s’amuser.
Déborah Pham — Oui, et vous transmettez un certain goût de la fête. Est-ce que vous faites encore la fête ensemble ?
Steve Dolfi — Ah, ça, c’est une bonne question.
Pedro Winter — Attends, est-ce que tu veux que je parle de la fête à Ibiza l’été dernier, Quentin ?
Steve Dolfi — J’ai hâte d’avoir la réponse !
Pedro Winter — Attendez, je sais pas, il faut que je lui demande s’il veut vraiment que je parle de la fête à Ibiza l’été dernier…
Déborah Pham — Oh ! Attendez, il y a des dossiers ?
Myd — Il y a évidemment des dossiers. On fait la fête cent fois par an ! Notre métier, c’est la fête, sans compter les fêtes « en civil ».
Déborah Pham — Vous êtes des artisans de la fête. Mais est-ce que vous avez encore ce truc-là ensemble ?
Pedro Winter — Ah oui, heureusement.
Déborah Pham — Vous n’allez pas au turbin en vous disant : « Allez, on passe les dix titres » ?
Myd — Le jour où on fera ça, je pense qu’il faudra changer de métier, ou du moins arrêter et faire autre chose.
Il y a quand même un plaisir à aller mixer, à aller faire la fête. Et « faire la fête », ça ne veut pas forcément dire se mettre la gueule à l’envers. Ça peut simplement être tous ensemble, passer une super soirée, rigoler…
Pedro Winter — On a quand même la chance de faire souvent des soirées Ed Banger où on est nombreux. Et c’est aussi ça que j’aime avec le label.
Parce que la vie solitaire de DJ, honnêtement, c’est triste.
Déborah Pham — C’est dur, hein.
Pedro Winter — Toi, tu as de la chance parce que tu pars tout le temps avec un manager ou quelqu’un. Tu ne pars jamais vraiment tout seul. Mais les DJs solo, moi, je les plains un peu. J’en fais quelques-unes en solo…
Myd — Moi, je ne suis pas contre. Je trouve que c’est justement là que se passent les meilleures aventures.
La semaine dernière, j’étais à Édimbourg, par exemple. Je vais manger avec le mec qui organise la soirée…
Pedro Winter — Vas-y, avoue, tu comprenais rien à son accent !
Déborah Pham — L’accent écossais !
Myd — Et en fait, il y a aussi ce truc : si tu tournes à deux, avec un tour manager par exemple, tu peux très vite te replier à deux.
Quand tu es tout seul, tu es vraiment la personne : tu es le DJ de la soirée et, comme tu es seul, les gens vont s’occuper de toi. « Viens, on va te faire découvrir le meilleur bar, le meilleur resto, viens boire des coups avant, après la teuf, viens à l’after… » Et il va se passer des trucs.
Déborah Pham — T’es pris en charge, un peu.
Myd — Oui. Et surtout, si t’es bon client…
Steve Dolfi — Mais tu n’as pas une espèce de redescente après tout ça ? Il y a quand même une énergie de malade, plein de gens que tu fais danser, et après tu rentres. Si tu es seul et que tu n’as personne avec qui partager ça, ce n’est pas un peu costaud à encaisser ?
Myd — Non, parce que j’ai plutôt une personnalité introvertie à la base. Donc je jongle entre les deux.
Je mets tous ces moments de tournée dans le plaisir de la fête, qui est mon plaisir, et dans le plaisir de la musique. À partir du moment où je rentre dans un club, je suis excité. Je suis content. J’ai envie de jouer, de mettre la musique ultra fort, de jouer les nouveaux morceaux que j’ai trouvés, des vieux trucs…
Et en même temps, j’adore faire des siestes, j’adore être chez moi, j’adore manger dans mon lit un bol de riz. C’est la vérité.
Pedro Winter — Je suis en train de réfléchir à mon expérience en solo. Peut-être que j’ai été traumatisé par ce promoteur islandais qui était venu me récupérer à l’aéroport alors que je mixais le soir à Reykjavik.
Je ne le connaissais pas. Il m’embarque et, entre l’aéroport et la ville, il y a le Blue Lagoon, les bains chauds islandais. Il m’emmène là-bas.
Je suis dans le vestiaire et je lui dis : « Ouais, mais moi, j’ai pas de maillot… » Et là : « Ah non, non… »
Je me suis retrouvé à poil avec ce promoteur et on a passé une heure dans un bain ! Alors, le Blue Lagoon est énorme, hein…
Après, la soirée s’est passée très normalement et naturellement. Ça avait brisé la glace ! On a passé une très bonne soirée, on a fait un super resto.
Mais c’est vrai que cette solitude peut aussi te pousser à te dépasser, à te dire : « Tiens, OK, il m’arrive des choses un peu différentes. »
Myd — Si tu te mets dans le bon mood, tout est possible.
Il y a des musiciens qui me disent : « Ah ouais, tu vas retourner là ? Tu vas reprendre l’avion ? » Ce que je peux comprendre. Mais c’est comme tout dans la vie : tu peux décider que tout est nul.
Tu peux dire : « Ah putain, super, à onze heures du matin, manger du chocolat. Génial… » Ou alors tu te dis : « Je vais jouer, je vais voyager, rencontrer des gens. Je vais choisir la musique dans un super club, devant des gens qui sont excités d’entendre ce que je vais jouer. Qu’est-ce que je peux demander de plus ? »
Je ne vais pas mentir : après beaucoup de dates ou un très gros été, tu peux être épuisé. Tu as envie de rentrer chez toi, de dormir, d’être un peu seul ou avec ta famille.
Mais c’est peut-être aussi de là que vient ce truc du kiff : tes petits plaisirs deviennent importants.
D’ailleurs, en parlant de petits plaisirs, il y a toujours cette moquerie autour des riders de DJ. Le rider, c’est la liste que tu envoies avant de jouer. Il y a la liste technique : « Je veux telle platine… » Et puis il y a l’autre liste : qu’est-ce que tu veux à manger, à boire…
Toi, par exemple, Pedro ?
Pedro Winter — Moi, je demande quoi ? De la bière, de la vodka, de l’eau de coco… Et à un moment, on demandait — Xavier et Gaspard l’ont remis sur leur rider — des cartes postales timbrées.
Déborah Pham — Ah, c’est marrant ça !
Myd — C’est trop mignon.
Pedro Winter — Des cartes postales timbrées, comme ça, quand tu arrives dans un pays, tu peux directement en envoyer à ta famille.
Et évidemment, je demande plein de bonbons, des chewing-gums sans sucre et du chocolat.
Déborah Pham — Qu’est-ce qu’il y a comme chocolat ?
Pedro Winter — J’exige À la Mère de Famille ! À partir d’aujourd’hui, je l’annonce à tous les promoteurs du monde entier : j’exige dans mon rider un panier garni À la Mère de Famille.
Steve Dolfi — Vous espérez que ça ne fondra pas à Coachella ?
Myd — J’avais entendu dire que Snoop Dogg demandait que, de sa sortie de l’avion jusqu’à son arrivée à l’hôtel puis dans les loges, tout soit exactement à 21 degrés.
Il y a un autre DJ — je ne citerai pas son nom — qui veut un certain type de BMW pour venir le chercher à l’aéroport et l’emmener à l’hôtel.
On pourrait se dire que c’est un truc de star. Mais à un moment, ce sont aussi ces petits plaisirs qui font que tu tiens. Quand tu es fatigué, que ta vie te manque, que ta famille te manque, que tu es déraciné…
Déborah Pham — Ce n’est pas forcément te déplacer en limousine qui va te faire plaisir.
Myd — Peut-être que si ! Justement, c’est ce petit plaisir.
Imagine, Pedro fait trois dates d’affilée. Il sait qu’en arrivant, il va avoir sa petite eau de coco fraîche. Il a oublié qu’elle serait là, il arrive, il la voit… Et ça le remet dans un mood. Il est reconnecté avec ce qu’il kiffe vraiment.
C’est un doudou, un peu.
Pedro Winter — C’est carrément un doudou.
Déborah Pham — Et toi, alors, il y a quoi dans ton rider ?
Myd — Moi, c’est assez classique : des fruits, du fromage et du Perrier. Le Perrier, c’est mon petit doudou à l’étranger.
Je sais que, quand j’en prends, partout il a le même goût. C’est une espèce de goût universel. Même le Coca a un goût différent selon les pays, alors que le Perrier, non.
Déborah Pham — T’as un palais affûté !
Myd — Le sucre du Coca est différent selon les pays. Par exemple, aux États-Unis, tu peux demander du Coca mexicain dans certains endroits parce qu’il est vraiment meilleur.
Pedro Winter — Je vous avais dit que j’allais venir avec un génie.
Steve Dolfi — J’ai hâte d’essayer ton rice cooker.
Myd — Et mon petit truc en plus dans le rider, c’est un maillot de sport de l’équipe locale.
Pedro Winter — Ah oui, c’est vrai ! C’est sympathique. Tu as une collection de maillots de foot.
Myd — Là, j’en ai vraiment énormément. C’est génial. J’ai le maillot de foot d’Ibiza, un truc de Géorgie… Comme je demande des maillots de sport, il y a parfois des trucs assez marrants. Au Canada, ils m’ont filé un maillot de hockey. Maintenant, j’ai une très, très bonne collection.
Déborah Pham — Pas mal. Alors Myd, qu’est-ce qui se passe côté travail ?
Myd — Je continue la tournée et je suis en pleine sortie de disque. Souvent, ça prend une année ou plus, donc c’est assez excellent. Je suis ravi. Sortir de la musique, ça me rend très heureux. C’est vraiment un accouchement.
Déborah Pham — Qu’est-ce que tu peux nous annoncer comme dates, comme voyages à venir ?
Myd — Je vais jouer en février au Zénith de Paris.
Déborah Pham — Waouh !
Myd — Donc je vous invite. Vous êtes invités tous les deux, d’ailleurs.
Déborah Pham — C’est trop sympa, merci !
Myd — Vous pourrez mettre des petits chocolats dans les loges pour me faire plaisir.
Déborah Pham — T’as pas une date au Japon ? Parce que Steve et moi, c’est un peu notre…
Myd — Je vais tout à fait avoir une date au Japon !
Déborah Pham — Tu peux demander des Pocari Sweat en loge.
Myd — Ce sera fait.
Steve Dolfi — Le maillot de foot du Japon est pas mal.
Myd — Voilà ! Donc le Japon… Qu’est-ce que je peux vous dire d’autre ? La collaboration avec A.P.C., qui est toujours en vente dans tous vos magasins préférés…
Déborah Pham — Peut-être un disque en chocolat, Steve?
Myd — Un disque en chocolat, tant qu’il est jaune, moi ça me va. C’est possible de faire du chocolat jaune ?
Steve Dolfi — Oui, on s’adapte. On peut tout faire. On avait même fait un disque pour Breakbot.
Myd — Exactement ! Pour la pochette du disque ? Excellent.
Donc oui, plein de choses. En fait, tant que c’est autour de la musique, ça me fait plaisir. Je suis vraiment heureux.
Et je sais peut-être ce que tu as oublié de dire sur les artistes du label : on est tous, principalement ou à 100 %, excités par la musique. Il y a peu d’autres choses dans notre vie que ça.
Déborah Pham — C’est trop bien !
Steve Dolfi — Moi, je voulais d’abord savoir ce que vous aviez envie de transmettre au monde.
Et ensuite, précisément : quel chocolat d’ici avez-vous envie de transmettre aux prochains invités ?
Pedro Winter — Le monde est bien trop grand et ils sont bien trop nombreux… Mais en tout cas, à mes enfants, à mes amis et aux gens que je côtoie : la bienveillance.
Je pense qu’on en a besoin. Considérer l’autre. Nous, notre domaine, c’est l’art, la culture, la musique. Être une passerelle entre les gens, c’est ça qui m’intéresse, mais avec bienveillance.
Donc ça, c’est mon envie de transmission.
Et quel chocolat transmettre aux prochains invités ? Qu’est-ce qu’on peut leur laisser ?
Myd — Un truc un peu original… Peut-être un bout du poisson ?
Pedro Winter — Il n’y en aura déjà plus, laisse-moi te dire !
Non, j’aime bien l’idée du Palet Montmartre. D’une part pour sa forme : j’aime bien ce côté disque. Et puis pour la transmission, la passation… Tiens, on prendra cette boîte et on la transmettra au prochain invité.
Déborah Pham — Exactement. C’est peut-être un disque, en plus.
Pedro Winter — À eux de passer le prochain disque.
Déborah Pham — Eh bien, merci.
Pedro Winter — Merci beaucoup, c’était super.
Déborah Pham — J’espère que vous avez passé un bon goûter. Pour nous, c’était pas mal pour une première !
Steve Dolfi — Moi, je suis bien !
Pedro Winter — Merci Déborah, merci Steve.
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Tous les mois, Déborah Pham, journaliste, et Steve Dolfi, co-propriétaire de la plus ancienne chocolaterie de Paris, reçoivent des invités inspirants à l’heure du goûter, au sein de la salle à manger secrète de la boutique historique. Des personnalités que nous avons envie d’écouter et de faire parler de transmission. Chaque invité arrive avec un complice, une personne qui compte, de qui il a reçu une influence ou à qui il a transmis une certaine vision du monde. Pendant une heure, on parle de liens, de souvenirs, de ce qui se transmet sans même que l’on y pense. Une conversation sans filtre et la bouche pleine, puisqu’ici on a le droit.
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